Extraits d’une recension de Psychanalyse négative par Luc Boltanski, sociologue (parue dans Libération du 10 juillet 2015 sous le titre « Le complexe consumériste »)
Bonne nouvelle : la psychanalyse retrouve le chemin du politique et, par conséquent, la possibilité de renouer avec l’histoire, la sociologie, voire l’économie. […] Dans un livre qui est à la fois une méditation sur sa pratique d’analyste, et une réflexion sur le devenir de la théorie analytique confrontée aux changements actuels du capitalisme, Pierre Eyguesier entend se montrer attentif aux « grondements de l’histoire » dont — nous dit-il — « la rumeur pénètre à peine l’enceinte feutrée des cabinets de psychanalystes ». Et pourtant, à qui sait les écouter, les analysants sont loin de ne parler que de leurs « com-plexes familiaux » ou des difficultés de leur vie affective et sexuelle. Ils parlent aussi de leurs « conditions de travail, plutôt déplaisantes », des « conflits professionnels infer-naux » dans lesquels ils sont empêtrés ou des « remboursements de crédits immobiliers qui les écrasent ». Car les « analysants d’aujourd’hui sont les fils et les filles de cette Machine de production totale » qu’est devenu le capitalisme mondialisé. Pour les aider à se saisir de leur expérience, il faut donc tenir compte d’une « double causalité », indisso-ciablement « psychique et historique ». […]
Loin de mettre les manifestations actuelles du « malaise dans la civilisation » sur le compte d’un supposé déclin de l’imago paternelle, il montre au contraire comment la névrose est d’abord le résultat du renoncement infantile à toute opposition face au men-songe parental, renoncement que reconduit ensuite la soumission aux autorités, dont les plus écrasantes sont sans doute aujourd’hui celles qui se réclament de la nécessité éco-nomique.
Que peut le psychanalyste ? Certainement pas guider ses patients vers un mieux vivre, conçu, dans une logique utilitariste, comme une sorte d’hygiène, […] mais il peut, en prenant appui sur la technique de « l’association libre », accompagner les analysants dans leur « mise en errance de la pensée », c’est-à-dire les suivre sur la voie de leur émancipa-tion.
Après un long passage à La Chesnaie (1980-1987), Pierre Eyguesier s’est engagé dans l’édition, la formation de travailleurs sociaux, et la psychanalyse. Aujourd’hui réfugié dans les chênaies du Bas-Quercy, il s’intéresse à l’effondrement de l’expressivité des « parlêtres » dans les sociétés ultra-modernes.

Pierre Eyguesier est psychanalyste depuis 1985, après avoir participé à l’expérience de la clinique de Laborde. Dans cet essai très personnel, il développe une critique virulente de ce que la psychanalyse est devenue – une technique pour rendre supportable la vie administrée – tout en utilisant ses concepts pour déchiffrer les grandes tendances de notre temps : désenchantement du monde, désœuvrement des individus, consumérisme écœurant. Il cherche dans les textes fondateurs de Freud et Lacan les racines de la dépolitisation de son milieu, tout en ferraillant avec les vedettes contemporaines de la psychanalyse, Jacques-Alain Miller, Melman et Lebrun.
