« Guérir, c’est pousser la maladie dans ses derniers retranchements; Une histoire sans filet au cœur des rituels ».
D’une recherche d’une vingtaine d’années sur les pratiques de soins savantes et populaires au 19ème siècle principalement, Chantal Beauchamp a tiré quelques articles et ouvrages savants… quand cet élan fut brutalement interrompu, dans des circonstances, comme on dit pour faire vite « indépendantes de sa volonté ». Il n’en reste qu’une mémoire sélective, un peu tronquée, elliptique, mais sans cesse retravaillée par ces récits qui s’obstinent à ressurgir périodiquement.
C’est donc pour un double voyage que Chantal Beauchamp nous embarque :
* au cœur des rituels de guérison en usage aux 19ème et 20ème siècles, auxquels les médecins participent plus ou moins malgré eux
* – et dans les méandres des souvenirs d’une recherche qu’aucun des outils habituels au chercheur ne peuvent plus valider. Manière d’éprouver la pertinence de cette invitation faite aux chercheurs par Patrick Boucheron : ôter ses notes de bas de page à l’historien, c’est comme enlever ses petites roues à un vélo d’enfant… la découverte du monde par le risque, en somme.
Il sera donc question d’une maladie, la suette, qui sévissait en France entre les années 1760 et 1950, sous forme de poussées épidémiques soudaines, meurtrières au cours des premiers jours, semant la panique, et s’éteignant aussi mystérieusement qu’elles étaient apparues. On appelle cette maladie probablement infectieuse la suette, car le symptôme principal est fait de sueurs ruisselantes et épuisantes. Quand le pronostic n’est pas défavorable, une éruption de petits boutons translucides en forme de grains de mil se développe pour se résorber lentement – d’où l’adjectif de « miliaire » rajouté par les médecins au nom populaire de suette.Pendant la plus grande partie du 19ème siècle, on a recours à la « méthode échauffante » pour soigner le malade, histoire de stimuler encore plus les sueurs et la fièvre, comme s’il importait de pousser la maladie jusque dans ses derniers retranchements, d’amener la « crise » salutaire qui délivrera enfin le malade. Le rôle que jouent les médecins au chevet de ces malades étouffant sous les couvertures et les édredons est parfaitement ambigu : ils condamnent la surchauffe… mais tout se passe comme si leurs interventions pour s’opposer à cet embrasement des corps n’étaient que le couronnement de la méthode populaire – comme une délivrance attendue et programmée. Plus tard, au 20ème siècle, les médecins réussissent à convertir l’entourage des malades à la « méthode rafraichissante », en pratiquant des enveloppements humides que le populaire a vite fait d’intégrer à ses propres rituels de guérison
Il sera donc question d’explorer ce jeu thérapeutique où chacun des protagonistes est la dupe de l’autre… pour le plus grand bien des malades guéris, et des médecins guérisseurs
Chantal BEAUCHAMP. Née en 1948 dans les Deux-sèvres. Père officier avec son corollaire de déménagements dans diverses villes de garnison, notamment en Algérie. La famille s’installe à tours en 1963. Etudes d’histoire à l’Université de Tours, entrecoupées de nombreuses activités militantes, notamment pour la défense des droits des malades psychiatrisés.
